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Le Journal de Culture et Démocratie - n°27 Décembre 2012 : glossaire alternatif

21 Décembre 2012 , Rédigé par Sortir de la CRISE par le HAUT

Voici, choisi dans ce glossaire, l'article d'un des dix-sept auteurs qui, dans ce dernier numéro, ont quitté les sentiers battus pour écrire à leur manière (parfois un peu décalée, parfois plus incisive, mais toujours en adéquation avec l’actualité) sur un mot de leur choix. Bien sûr nous avons choisi l'article de Paul Gonze, notre ami et co-auteur du livre "SORTIR de la CRISE par le HAUT", qui se lâche ici sur l'incroyable complexité, ou faut-il dire "la totale invraisemblance" de cette CRISE ?

Crise

n. f. (du grec krisi, «décision», et krisein, «juger»): «Manifestation aigüe, violente, paroxystique mais transitoire d’un état morbide ou d’un trouble physique, psychique voire moral affectant un individu et dont l’issue transforme de manière décisive, heureusement avec la guérison, malheureusement avec le décès, la personne atteinte; éprouvée comme positive (crise d’euphorie, d’altruisme, de fous-rires...) ou négative (crise d’angoisse, de jalousie, de larmes...); utilisée littéralement par l’institution médicale (crise d’appendicite, d’épilepsie, de colique néphrétique...), s’applique de plus en plus, par dilatation littéraire, au corps social, aux organes politiques, au réseau financier, à l’espèce humaine, à l’écosystème terrestre...»

Quelques exemples illustrent l’amplitude de son champ d’application:

Crise existentielle

altérant le cours de la vie d’un individu. Causée par une séparation, un deuil, un accident, un licenciement, une faillite... ou par un déséquilibre hormonal durant la puberté, la ménopause ou l’andropause. Engendrant angoisses et stress qui contraignent l’individu à évoluer ou dégénèrent, en cas de blocage, vers la dépression ou l’addiction (alcoolisme, tabagisme, toxicomanie...) voire l’acculent au suicide.

Crise de natalité, baby-krash, papy-boom ou hiver démographique

diagnostiquée aux lendemains des golden sixties en opposition avec le baby-boom des années du direct après-guerre; amenant des philosophes comme Raymond Aron à affirmer que «les Européens sont en train de se suicider par dénatalité»!

Crise moderniste

questionnant les dogmes et valeurs morales de l’Église catholique, soumise depuis le milieu du XIXe siècle voire depuis l’époque des Lumières jusqu’à nos jours, aux critiques de l’intelligentsia occidentale, promotionnant le rationalisme, le libéralisme et la sécularisation malgré les menaces d’excommunication, d’exécution théologique.

Crise écologique

marquée par une croissance exponentielle du nombre d’espèces en voie de disparition suite à la «colonisation» de la Terre par l’homme, coupable de ce que les géologues considèrent comme la sixième extinction... et dont il risque bientôt de se découvrir exécuté autant qu’exécuteur. Crise de l’énergie, du pétrole, du nucléaire..., crise du livre, du disque, de l’automobile..., crise aviaire, porcine et de la démocratie..., crise de la langue française, de la culture et même des arts contemporains..., crise de la masculinité, de la sexualité virtuelle et de la tulipomanie..., épidémie de suicides.

Il apparaît ainsi que le vocable crise est de plus en plus galvaudé, placardé de manière récurrente et abusive dans des contextes tellement distincts, sur tout et n’importe quoi

et en particulier dans le dos de l’économie, qu’il a été vidé de tout signifiant concret..., plombant l’atmosphère de défaitisme, rancissant un sentiment collectif de résignation, véhiculant une impression quasi existentielle de «fin de monde», définissant notre époque autant qu’il nous définit!

Dérive d’autant plus débilitante qu’on ne parle plus de crise comme d’un phénomène transitoire, passager mais que des sages prédisent qu’elle va durer des décennies, leurrant la population pour l’installer dans une déprime sans issue et sans fin, éternelle... Car comment médiatiser, commercialiser et rentabiliser l’idée qu’elle ne pourrait s’éteindre qu’avec notre disparition?

Et cet abcès dont on nous laisse entendre d’une part qu’il ne crèvera jamais, on nous conditionne à croire d’autre part qu’il est tout jeune, tout frais... qu’il a vu le jour il y a à peine cinq ans, sous le signe de la Vierge, en septembre 2007, avec le scandale des sub-primes. Alors que ce n’est là que son plus récent avatar, que la crise est au moins aussi vieille que la Révolution française, qu’on peut coupler son avènement avec le rejet des valeurs spirituelles, humanistes, culturelles, supplantées par la soumission au principe tyrannique de réalité, d’objectivité, de rentabilité.

La crise dès lors ne peut plus être appréhendée comme conjoncturelle, ni structurelle mais doit être perçue comme systémique, essentielle et, paradoxalement, alors que son étymologie originelle la rattache aux valeurs de jugement et de décision, il faut reconnaitre qu’elle se délite dans une perte de repères, une incapacité à prendre l’initiative, une passivité reflétant l’absurde et tragique nature d’une humanité en manque d’absolu.

Ces glissements sémantiques («technique de propagande consistant à remplacer une expression par une autre afin de la décharger de tout contenu émotionnel et de la vider de son sens») révèlent que le mot crise, tel qu’il est récupéré, doit être décodé comme un euphémisme.

Euphémisme masquant machiavéliquement le caractère conflictuel des transformations socio-économiques écrasant les pauvres dans toujours plus de pauvreté et poussant les riches à jouer des coudes, pieds et dents dans leur course panique pour s’élever du 1 % au 1 ‰. Parfaite illustration de la prédiction de Karl Marx sur la concentration du capital aux mains des happy few peu troublés par le rougeoiement crépusculaire d’un illusoire grand soir et se gaussant d’une classe moyenne et des anonymes artisans basculant dans la précarité.

Euphémisme voilant l’expression vulgaire, prétendument dépassée de «lutte des classes», de guerre sans merci ni rémission ni cessez-le-feu qui, comme toute guerre, charrie son tombereau de dommages collatéraux dont le caractère chirurgical prouve que c’est pour le bien du peuple que le bon peuple est charcuté. Entre autres:

• Perversion des valeurs humanistes

– primauté de l’avoir sur l’être – ou famine au Sud pour gloutonnerie au Nord – le struggle for life comme idéal – standardisation et rentabilisation à court terme des individualités – abrutissement télévisuel – acculturation et analphabétisation rampante – perte de convivialité et de reliance – le sacré et l’inutile, le poétique et le gratuit n’étant pas côtés en bourse ...

• Avilissement du patrimoine culturel de la collectivité

– illusoire croissance du PIB : valorisation de terrains à bâtir par démolition de monuments architecturaux – nivellement de l’enseignement vers le bas – bruitage assourdissant de surinformations aussi superficielles qu’éphémères – banalisation du star system dans la société du spectacle – rehaussé par le piment du scandale – puisque tout le monde est artiste...

• Appauvrissement généralisé

– inflation ou déflation pour spéculation et délocalisation – faillites en cascades, licenciements collectifs, chômage endémique – car si un pauvre est pauvre, c’est de sa faute – le rêve mondialisé de la réussite à l’américaine – un bon milliardaire est un milliardaire fusillé – un paysan du tiers monde survit avec un million de fois moins qu’un nabab des finances – la misère n’a pas de prix ...

• Destruction de l’environnement naturel

– hécatombe des espèces cannibalisées par l’homo economicus – pillage et gaspillage des ressources naturelles – planification de l’obsolescence pour délires consuméristes – pollution, épuisement des sols, stérilité – marées noires, nuées radioactives et bulles immobilières – réchauffement climatique – pour le bonheur des cancrelats qui nous survivront ... • Corruption des principes démocratiques – avènement du culte de la personnalité – un sourire Colgate plutôt qu’une idée – un chèque en blanc pour 4 ans – comment récompenser ceux qui soutiennent nos élus – sacrifier son autonomie à la ligne du parti – marchander la liberté au prix de la libre concurrence et au profit des néolibéralistes – conditionner les moutons de Panurge – la majorité a toujours raison...

Dommages collatéraux se répercutant, s’amplifiant mutuellement et convergeant pour – banale prophétie dans un climat de décadence globalisée – un apocalyptique écroulement de civilisation!

Ou, enfin, oser la métamorphose... au terme d’un abandon radical de nos thésaurisations, d’un rejet définitif de nos scléroses, d’un saut qualitatif outrepassant le quantitatif, d’une jouissance collective des ressources offertes par la terre, d’une sublimation du dogme démocratique reconnaissant que tout progrès est fruit d’initiatives individuelles, contestataires... découvrant que la fin du monde pour une chenille est le ciel où s’envoler du papillon!

Exercice pratique:

ayant substitué dans les articles de presse et les émissions radiotélévisuelles au mot crise le mot conflit (ou lutte des classes), se demander: sous quel drapeau combattre? – au front ou dans les cuisines? – comme galonné ou simple plouc? – optant pour la neutralité, bénéficiant du statut diplomatique, se prétendant extra-terrestre? – s’il est opportun, reconnaissant qu’on est déjà en territoire occupé, de jouer au terroriste? – avec quels lance-pierres contre quels lance-flammes? –à moins de se vendre comme policier?

Paul Gonze

Anartiste – papowète, valet des Rêves de l’asbl TOUT (Les rêves se vivent)

Remarque: Cette définition est en grande partie basée sur un article des Inrockuptibles du 12 septembre 2012 et sur l’ouvrage Sortir de la crise par le haut, Éditions de La Hutte, coordonné par Louis Boël.

Elle ne trahit que les sentiments papowétiques de son auteur qui n’est ni politologue, ni sociologue, ni philosophe. Anartiste en crise?

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